Carte Postale Géographique : Excursion à Ségeste (Sicile 2011) par Chloé.

Publié le 19 Août 2011

 

 

Ce qui me reste du voyage encore quelques semaines après, ce sont les ambiances, les sons et les couleurs de l'île, plus encore que l'histoire des hommes.

 

Excursion à Ségeste Chloé

Photo Chloé Chassignole Juin 2011


Si les temples comme ceux de Sélinonte demeurent imposants, les témoins de l'Histoire et les symboles d'un savoir-faire et d'une civilisation, j'ai surtout retenu la flore tout autour qui semble leur tenir compagnie. Ils entretiennent un dialogue continu; "Qui de nous deux..." pour reprendre les paroles d'un Chedid à la coiffure de chouette. Comme une lutte belle et irréductible, entre la nature, la floraison du temps qu'il fait et qui passe, et l'édifice, l'architecture d'un temps qui voudrait rester debout fièrement une bonne éternité. Cette lutte fracassante est discrète pour nous, petits mortels. Sans prendre véritablement conscience de celle-ci, avec de l'amour et du respect pour ce qui nous fonde, ou peut être simplement par instinct de survie, nous veillons à la conservation de nos souvenirs face à leur usure.

 

Les ruines d'Herculanum restent les témoins fidèles d'une époque vieille d'une vingtaine de siècles, et peuvent encore guider notre imagination, la reconstruction mentale de telle rue ou de telle villa. Nous sommes à l'oeuvre, nous les humbles maçons d'un instant, qui cherchons sur la pierre et dans ses formes, à retrouver l'histoire de nos ancêtres.

 

Après tout, "un caillou reste un caillou", dans le sens où il est immuable

et qu'il conserve l'histoire de nos racines depuis des siècles.

 

Excursion à Ségeste Chloé 2

Photo Chloé Chassignole Juin 2011

 

 

Cependant cet affrontement devient plus visible à Marinella : les pierres, éparpillées par l'éternuement un peu trop violent des Titans, sont déjà recouvertes par la verdure ou encore envahies par des pas de touristes, des sauts d'historiens, des dérapages et des défis de funambules. En voyant ces colonnes à terre, je prends plus conscience de la force et de la volonté qui ont fait qu'elles ont été un jour debout, et je grimpe avec les autres sur ce désordre de pierre comme une plante grasse ; cette usure, tout en étant tragique, est malgré tout une source de jeu et de défi.

 

Où sont alors passés les maçons ? Ils sont redevenus enfants, marchant sur la tête des ancêtres sans trop y penser. Une aire de jeu de cette taille, quel enfant n'en a pas rêvé ? J'en voudrai certainement à mon arrière-arrière-petit fils de marcher sur les ruines de ma chambre, mais je pense alors à ce fameux carpe diem. Vivre un souvenir au plus près pour en retenir quelque chose, c'est aussi sentir son usure, et par notre présence l'user aussi un peu plus. Il y a ici une rencontre des générations bien plus captivante que celle de la file d'attente du supermarché.

 

Je ressens une grande admiration devant ces monuments, car je sens qu'ils représentent la vraie conquête d'une maîtrise et d'un affranchissement de l'homme vis-à-vis de la nature. Mais l'usure fait qu'un caillou n'est plus qu'un caillou; c'est dumoins ce que l'on entend hurler autour de soi lorsque, comme tout touriste au moins une fois dans sa vie, on décide de ramener de lourds trésors dans sa valise. Je reviens alors convaincue qu'un site antique n'est pas simplement quelque chose qui se voit et s'imagine, des colonnes observées avec une relative distance: il y a tout ce qu'il y autour, le climat, la végétation et le relief dans lesquels sont ancrés les édifices. Tout au long du voyage, j'ai ressenti ce bel équilibre entre l'instant présent et ces époques du passé.

 

Excursion à Ségeste Chloé 3

Photo Chloé Chassignole Juin 2011

 

Cette photo a été prise durant l'excursion à Ségeste, avant d'aborder le théâtre. Elle me fait beaucoup sourire, mais elle m'interpelle également. Je l'ai choisie car, dans nos bagages, quelqu'un a eu cette bonne idée d'emmener, non seulement un historien, mais aussi un géographe. S'il y a une lutte entre histoire humaine et nature, la concurrence entre l'historien et le géographe pourrait peut être l'illustrer...

Ce qui est évident, c'est que tous partent à l'aventure, coiffés d'un chapeau à la Indiana Johns sous le soleil écrasant.

Le géographe a cette attitude particulière : sur chaque site, comme ici à Ségeste, il s'arrête souvent en chemin. Il a laissé fermenté dans son crâne les noms de ces plantes, arbres, pierres, reliefs et paysages divers; les anecdotes s'entremêlant telle une toile d'araignée, sa mémoire répond alors aux appels de chaque plante qu'il croise. Cette photo pourraît illustrer l'idée que l'homme géographe, dans cette randonnée, se confond presque avec la nature.

Et comment ne pas se laisser envahir tout au long de cette marche comme tout au long du voyage ? Car c'est bien une invasion, belle et vivante qui travaille chacun de nos sens: la petite absinthe sur le chemin de Ségeste titille l'odorat, le rose des lauriers nous croise un peu partout, tel un leitmotiv sicilien, la variété des nuances de la végétation vient combler le vide du sol déjà sec. Il y a aussi le souvenir du basilic du dernier hôtel gravé sur votre palais, et parfois aussi, l'embrassade un peu vive des chardons violets, ou des herbes sèches, dont vos pieds ou vos bras se souviennent encore. L'environnement de certains sites m'a autant marqué que la spécificité historique elle-même. Tous deux constituent une part importante du vécu des lieux et de ce que l'on en retient.

 

En effet, la Sicile est riche de ce passé historique, perdu dans une diversité de paysages. Il est impossible sur l'île de définir un climat homogène. La flore est abondante, variée et les couleurs changeantes avec le passage du printemps à l'été. La garrigue, les oliviers sont typique des paysages méditerranéens;cependant si l'on descend plus au sud, on peut rencontrer le Sirroco, ce vent d'Afrique venu déposer du sable autour de plantes aux airs exotiques. Mer, volcan et montagnes se cotoient. La Sicile est ainsi le lieu des rencontres : celle des cultures, des hommes, des âges et des plantes, les fruits de diverses importations.

 

La morale de l'histoire...

Que l'on soit romain ou stéphanois, sommes-nous plus des maçons-archéologues ou bien des poètes épicuriens ? On pourrait finalement considérer l'homme comme un jardinier : ses fleurs de pierres sont, bien entendu, plus solides que les herbes sèches que tassent les talons du visiteur, mais elles sont toutes aussi éphémères. Voilà que nous cultivons notre jardin, en érigeant des colonnes, de grands tuteurs pour une floraison humaine particulière qui demeurera quelques siècles. Cependant un bon jardinier agit en ayant conscience de ce compromis avec la nature. Je me dis alors, oh candide visiteuse, que chacun d'entre nous pourrait, tout aussi bien, trouver son jardin d'Eden terrestre, en habitant les lieux, en élevant un cairn sur la plage...

Tout cela en gardant à l'esprit cette cohabitation et ce qui nous échappe encore. Le plus beau et le plus motivant dans cette jolie lutte, c'est qu'il y a un équilibre à trouver, à consolider et à préserver. Le même défi qu'un équilibriste entre deux pierres ou que le cuisinier qui jongle entre les saveurs. Nous ôtons les mauvaises herbes, on se fait l'allié des autres et nous recomblons toujours notre usure. Un caillou, mine de rien, inspire beaucoup. Un jardin se cultive sans cesse.

C'est pourquoi durant les visites, j'ai eu le sentiment d'être en compagnie de deux "présences" distinctes, et cela non pas à cause d'une substance illicite qui aurait aterri dans l'assiette de risotto de la veille. Celle de l'Histoire, à laquelle nous partons à la recherche, finie, immuable, conservée par la pierre, et celle de la nature, elle aussi propre au lieu, éphémère mais qui renaît perpétuellement. J'ai adoré vivre cette rencontre autant qu'une remontée dans le passé.

 

La vraie morale de l'histoire : c'est bien l'intérêt du voyage pédagogique ; pouvoir se rendre sur les lieux.

La biliothèque est un endroit chaleureux, et qui rassure par son savoir imposant, mais l'on ceuille et l'on retient encore beaucoup plus en sortant de la maison, car il y a des expériences qui ne se lisent pas dans les livres. "Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage..." On ne voyage jamais aussi bien que sur ses deux pieds et les sens en éveil.

 

(Et comme "beaucoup de choses sont éphémères", il faudra recommencer...)

 

Chloé Chassignole

HK42 Fauriel

Rédigé par François Arnal

Publié dans #cartes postales géographiques

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