Court traité du paysage (1997)

Publié le 8 Octobre 2011

 

 

Quand le pays devient paysage par la médiation de l’art.

 

salagou F Arnal land art

La spirale du Salagou. Land art par F Arnal 2011

http://www.flickr.com/photos/jardindemarandon/

 

Alain Roger, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences Humaines », 1997, 205 p. (index).

Compte rendu de lecture.

 

L’auteur


Ancien élève de l’ENS Ulm, Alain Roger (1936- ) est agrégé de philosophie et docteur d’État. Il fut l'élève de Gilles Deleuze. Professeur d’esthétique à l’Université de Clermont Ferrand. Rien ne destinait ce philosophe français à écrire sur le paysage. Il se présente comme un « Raboliot » (un braconnier) du paysage qui chasse sur les terres des géographes, des historiens de l’art ou des paysagistes. Enseignant la philosophie, il s’est intéressé à la littérature et écrivit des romans en symbiose avec le paysage. Il rédige sa thèse d’État en esthétique en 1978. C’est à cette occasion qu’il affirme que tout paysage est un produit de l’art, d’une artialisation, notion qu’il emprunte à Montaigne. « Pourrions nous percevoir les nodosités rugueuses des oliviers, comme si Van Gogh ne les avait pas peintes, la cathédrale de Rouen comme si Monet ne l’avait pas figurée aux divers moments du jour dans des épiphanies fugitives ? » (Nus et paysages. Essai sur la fonction de l’art, 1978 p. 109). 


 

Mots-clés

Paysage, pays, artialisation, esthétique, nature, jardin, land art, géographie des représentations,  géohistoire.

 

Taormina Arnal paysage

l’Etna depuis Taormine F Arnal 2011

 

 

L’essentiel


Ce livre d’Alain Roger essaie en 1997 de combler un vide sur la théorie du paysage. Il manquait un véritable traité théorique et systématique malgré le renouveau pluridisciplinaire des recherches sur ce thème depuis une trentaine d’années. Reprenant à son compte le paradoxe d'Oscar Wilde selon lequel « la vie imite l'art bien plus que l'art n'imite la vie », l'auteur nous démontre que la sensibilité au paysage, qui n'est ni de tous les temps ni de tous les lieux, s'est constituée progressivement par l'intermédiaire de la peinture et de la poésie. Le paysage, nos paysages sont des inventions historiques, dues pour l’essentiel à des artistes.

Pour lui, le paysage n’est pas réductible à sa réalité physique, les géosystèmes des géographes, les écosystèmes des écologues, le paysage n’est jamais naturel, mais « surnaturel » (en référence à Baudelaire). La perception historique et culturelle de tous nos paysages (campagne, montagne, mer ou désert) s’opère par l’artialisation qui est largement développée dans ce livre. « Il en va de même pour la nature, au sens courant du terme. À l’instar de la nudité féminine, qui n’est jugée belle qu’à travers un Nu, variable selon les cultures, un lieu naturel n’est esthétiquement perçu qu’à travers un Paysage, qui exerce donc en ce domaine, la fonction d’artialisation. A la dualité Nudité, Nu, je propose d’associer son homologue conceptuel, la dualité Pays Paysage, que j’emprunte à l’un des grands jardiniers paysagistes de l’histoire, René Louis  de Girardin, le créateur d’Ermenonville » (p. 17).

 

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Le nombril du monde. Les dunes de Merzouga (Maroc) F Arnal 2004

 

Ainsi, du jardin – l’enclos médiéval comme le Jardin Planétaire de Gilles Clément [1] – au Land Art des artistes américains comme Christo qui habille le désert (Running Fence 1972/1976) ou Robert Smithson qui construit une spirale gigantesque sur un lac salé (Spiral Jetty, 1970, Utah) ce désir d’artialiser la nature est présent et figure comme un vêtement, un ornement que l’homme impose au « pays », le scarifiant en paysage éprouvant ce plaisir superbe de forcer la nature comme à Versailles. Alain Roger reprend les quatre critères de l’existence du paysage d’Augustin Berque*  [2]. Cela nécessite des représentations linguistiques (un ou  mots pour dire « paysage »), des représentations littéraires orales ou écrites décrivant les beautés du paysage, des représentations picturales, ayant pour thème le paysage, des représentations jardinières traduisant une appréciation esthétique de la nature. En dehors de la Chine ancienne, les quatre conditions ne sont réunies en Occident qu’à partir de la Renaissance avec l’invention de la fenêtre, de la perspective et de la laïcisation de la nature.

(A Berque, Les raisons du paysage. De la chine antique aux environnements de synthèse, Paris, Hazan, 1995, p 34,35).

 

 

(1) Gilles Clément, Manifeste du Tiers Paysage, Paris, Éditions Sujet/Objet, coll. « L’Autre Fable », 2004.

Salagou

La friche et le Tiers paysage dans le lodévois près du Lac du Salagou. F Arnal 2011

Gilles Clément est ingénieur horticole, entomologiste, paysagiste et enseignant à l’École nationale supérieure du Paysage de Versailles. Auteur de nombreux ouvrages, essais ou romans, il développe le concept de « jardin en mouvement ». Analysant les paysages, il  s’intéresse aux délaissés ou à la friche. Leur origine est multiple : agricole, industrielle, urbaine, touristique. Ces délaissés sont des refuges pour la biodiversité, des réserves par soustraction du territoire anthropisé. « Fragment indicible du jardin planétaire, le Tiers paysage est constitué de l’ensemble  des lieux délaissés par l’homme. Ces marges assemblent une diversité biologique qui n’est pas à ce jour répertoriée comme richesses. Tiers paysage renvoie à Tiers-état (et non à tiers-monde). Espace exprimant ni le pouvoir, ni la soumission au pouvoir » (posface).

 

 

 

Gros plan : la double artialisation : paysage et art.

 

Dans la dualité « pays, paysage » A. Roger souligne que le pays n‘est pas d’emblée un paysage faute de sensibilité esthétique. Il prend l’exemple de la Montagne Sainte Victoire : « l’abrupt rocheux de la Sainte Victoire toute baignée d’horreur dantesque » pour Maurice Barrès (La colline Inspirée, 1913). A. Roger reprend ensuite : « nous  voyons désormais la Sainte-Victoire avec les yeux, non  de Dante, mais avec ceux du peintre Cézanne » (…) La butte Montmartre ressemble à Utrillo, le port de Rouen à Marquet, la campagne d’Aix-en-Provence à Cézanne (Charles Lapique). Que dis-je, ressembler : la montagne Sainte Victoire finit par n’être qu’un Cézanne. Cézanne était d’ailleurs tout à a fait conscient du fait que pour ses contemporains, à commencer par les paysans de Provence, aucun « esprit » ne « soufflait » sur la Sainte Victoire, rien d’une montagne inspirée, puisque, comme il l’écrit à son ami Gasquet, ils ne la "voyaient" même pas ».

 Ainsi lors de l’incendie de 1989, il fut décidé de restaurer les paysages au pied de la montagne « à la Cézanne ».

 

Ste Victoire

La Sainte Victoire F Arnal 2011

 

[2] A. Berque, M. Conan, P. Donadieu, B. Lassus, A. Roger, Cinq propositions pour une théorie du paysage, Seyssel, Éditions Champ Vallon, coll. « Pays, Paysages », 1994. 

 


Les auteurs viennent d’horizons différents : Augustin Berque* est géographe, Michel Conan est urbaniste et architecte, Bernard Lassus est architecte, paysagiste et plasticien, A. Roger est philosophe. Les membres de cette équipe encadrent le DEA « Jardins, paysages, territoires » associant l’École d’architecture de Paris-La Villette et l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Cet ouvrage est un livret manifeste sur les idées directrices de l’équipe enseignante reprenant leurs travaux divers et leurs théories concepts majeurs. Ils sont à l’origine d’un regain d’intérêt pour l’étude de l’histoire des jardins et de l’architecture du paysage en France dans les années 1970. « Le paysage ne se réduit pas aux données visuelles du monde qui nous entoure. Il est toujours spécifié de quelque manière par la subjectivité de l’observateur ; subjectivité qui est d’avantage qu’un simple point de vue optique. L’étude paysagère est donc autre chose qu’une morphologie de l’environnement. Inversement le paysage n’est pas que le "miroir de l’âme". Il se rapporte  à des objets concerts, lesquels existent réellement autour de nous. Ce n’est ni un rêve, ni une hallucination ; car ce qu’il représente ou évoque peut être imaginaire, il existe toujours un support objectif. L’étude paysagère est donc autre chose qu’une psychologie du regard » (p. 5).

 

 

 

Portée de l’ouvrage

 

 cairn galinière Arnal Land art

Le cairn de la Galinière : commune de Châteauneuf-le-Rouge au pied de la Ste Victoire (Bouches du Rhône)

F Arnal 2011

 

Cet ouvrage sert souvent de référence à la géographie du paysage, alors que celui de J.-R. Pitte [3] l’est sur l’histoire  En montrant que le regard sur la montagne (« du pays affreux aux sublimes horreurs ») ou les littoraux (« l’invention de la mer ») a changé par la médiation de l’art, A. Roger souligne la partie subjective de notre perception des paysages et des espaces. Repris par les tenants de la géographie culturelle ou de la géographie des représentations, cette subjectivité du regard est essentielle, le paysage n’est pas qu’une portion de nature. « La perception du paysage exige et du recul et de la culture » (p. 117 in Cinq propositions pour une théorie du paysage). Cependant l’artialisation peut présenter un point de vue élitiste sur le paysage, pourquoi le paysan parfois qualifié de « jardinier du paysage » ne verrait il pas et ne contemplerait-il pas lui aussi le paysage ? Faut il absolument connaître les maîtres de la peinture pour apprécier nos paysages ? Enfin se pose la question de la sanctuarisation. Le paysage provençal doit il être figé au XXIe siècle comme Cézanne l’a peint ? Le mérite d’Alain Roger est de distinguer nettement paysage et environnement. La notion de paysage est d’origine artistique alors que le concept d’environnement est d’origine scientifique. Si la connaissance des géosystèmes est indispensable, elle ne suffit pas à déterminer les valeurs paysagères qui sont essentiellement culturelles.

 

[3] Jean-Robert Pitte, Histoire du paysage français, t.1 : Le sacré, de la Préhistoire au XVe siècle ; t. 2 : Le profane, du XVIe siècle nos jours, Paris, Taillandier, 1983, rééd. 2003 (42 cartes, 45 ill.).

 

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La plaine d'Alsace et les Vosges F Arnal 2008

 

J.-R. Pitte a orienté ses recherches vers l'histoire du paysage ainsi que vers l'étude de la gastronomie. Ouvrage de géohistoire, cette étude souligne la manière dont les activités humaines ont façonné le paysage, depuis l'urbanisation ou la création des routes de la Gaule romaine, les défrichements médiévaux jusqu'aux remembrements modernes et à la construction des grands ensembles au XXe siècle. Il oppose une première période marquée par un rapport « sacré » avec la nature et l'organisation urbaine, jusqu'au Moyen Âge, au traitement « profane » de l'espace qui caractériserait l'époque moderne depuis la Renaissance, au risque d'aboutir à l'époque contemporaine à la mise en place d'un « paysage banal ». Le paysage français est le fruit de ces multiples héritages dans une diversité qui est le fruit, non seulement de la Nature, mais plus encore de la Culture. « Façonné par deux cents générations d'hommes, le paysage de la France est le plus divers qui soit : ne s'accorde-t-on pas à y reconnaître plus de six cents régions agricoles ? Cette diversité est fille de la nature, mais plus encore de la culture : contrairement aux idées reçues, il ne saurait exister en France le moindre pouce carré d'espace « naturel » (présentation de l’éditeur).

Cet ouvrage est devenu un classique de la géographie descriptive historique, le paysage étant saisi chez J.-R. Pitte comme une réalité visuelle objective dans la tradition de la géographie classique française (R. Dion pour la vigne par exemple). Pour sa nouvelle édition revue et augmentée en 2003 l’auteur livre des clefs pour la compréhension de notre environnement et affirme la centralisé de l’aménagement du paysage dans la naissance et le développement de l’identité française.

 

Pour aller plus loin :


L’analyse des paysages ne peut se faire sans une connaissance de l’histoire des arts et sans une sensibilisation à l’histoire des jardins [4]. Voir le dossier rédigé par Ph. et G. Pinchemel, Lire le paysage, La Documentation photographique, n°6088, 1987 ; ou encore le site Internet Géoconfluences de l’ENS/LSH de Lyon[1]. 

 

 

[4] Jean Pierre Le Dantec, Jardins et paysages. Textes critiques de l’Antiquité à nos jours, Paris, Larousse, coll. « Textes essentiels », 1996.

jardin sériel

Le Parc André Citroën à Paris et le Jardin Orange de Gilles Clément (1993)

Professeur à l’Ecole d’architecture de Paris, J.-P. Le Dantec  propose une anthologie des textes sur les jardins et les paysages. On retrouvera avec plaisir des textes de l’Antiquité (Vigile), de la Renaissance (Boccace), de la période classique ou baroque (De la Quintinie, le « jardinier de Versailles) ou de la modernité. L’intérêt de cet ouvrage est d’associer sur la thématique des jardins et des paysages, les philosophes (Rousseau et la Nouvelle Héloïse), les voyageurs géographes (Alexander Von Humbolt), les paysagistes (Jertud Jekyll, Gilles Clément), les architectes (Franck Loyd Wright, Le Corbusier ou Jean Nouvel). Il sera aussi précieux en histoire qu’en géographie.

 

 

François Arnal

Extrait inédit de : LES 100 LIVRES D’HISTOIRE ET DE GÉOGRAPHIE

Pour enrichir sa culture générale et réussir les concours

Ouvrage collectif sous la direction de Franck Thénard-Duvivier

Ellipses 2011 (à paraître...)

 

Compléments sur les jardins :

http://ahahh.blog.lemonde.fr/

https://www.facebook.com/jardindemarandon



[1] Jacques Béthemont et Paul Arnould proposent un dossier très complet avec une présentation théorique, des études de cas et un glossaire :

Rédigé par François Arnal

Publié dans #geofac

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