La géographie est rejetée et condamnée à une quasi-disparition

Publié le 5 Octobre 2011


LEMONDE.FR | 04.10.11 |

 

 

Longtemps déconsidérée comme une discipline de connaissances, la géographie est maintenant, généralement, sortie de la pensée des élèves de terminale.

L'histoire est d'abord enseignée, la géographie est proposée lorsque la fin de l'année approche et qu'il faut tout de même préparer les élèves au baccalauréat ! A ce moment-là encore, les élèves comprennent très vite qu'un bachotage bien organisé suffit pour avoir une note correcte au bac. Ils n'ont plus ensuite qu'à l'oublier au plus vite !

 

St Tropez

La maquette du port de St Tropez au Musée des Plans reliefs des Invalides.

 

 

Elle est rejetée aujourd'hui en première scientifique, et condamnée à une quasi-disparition, à la fois en terminale scientifique et en première, lorsque les enseignants d'"histoire-géo", deviendront des enseignants d'histoire, compte tenu des choix drastiques obligatoires pour traiter du programme "fondamental" d'histoire, discipline mieux connue de la plupart des enseignants.

 

Cependant, penser l'espace et l'imaginer contribuent à le créer, l'organiser, et finalement à lui donner du sens, voilà l'un des attraits de la géographie. Les hommes politiques la font disparaître de la pensée des citoyens pour mieux en jouer sans eux ! Que de jeux dans les programmes pendant plus d'un siècle !

 

occupation du sol presqu'ile St Tropezinfographie pour le POS de St Tropez

 

La géographie invoquée en cas d'urgence. Depuis 1874, la géographie est enseignée à tous les niveaux, du cours préparatoire de l'école primaire à la première puis à la classe terminale du lycée (au début du XXe siècle). Elle est invoquée comme une discipline d'urgence républicaine, dans les années 1870-1880, quand il faut donner aux jeunes Français une identité territoriale reconnue et leur montrer le territoire perdu à reconquérir. Invoquée encore, il y a quelques années, lorsqu'il faut justifier l'"impossible" entrée de la Turquie dans l'Union européenne (UE). On fait croire aux citoyens que l'UE est une évidence de la nature, aux limites fixées pour l'éternité, en oubliant l'espace de projets à construire qui exclue tout raisonnement simpliste interdisant à un pays comme la Turquie de participer à la construction, faute d'être sur le "continent" européen. Seule, Istanbul, sur la rive Nord du Bosphore, peut être capitale européenne de la culture !

 

 

St Tropez satellite

le port de St Tropez (image spatiale Google Earth)

 

Chaque citoyen est un acteur social et spatial. Dans les manuels, les cartes confortent les logiques d'Etat, rassurent… La frontière est une ligne bien nette qui coupe et sépare. Mais les frontaliers ont depuis longtemps pensé autrement l'espace de la frontière. Ils en jouent lorsqu'il y a un différentiel de prix sur les carburants, le chocolat ou les… fleurs ; lorsqu'ils peuvent travailler de l'autre côté et avoir ainsi de plus hauts revenus.

Tous les élèves peuvent ainsi jouer de l'espace, de façon très simple dans la vie quotidienne, mais aussi dans une réflexion plus complexe quand il faut envisager le monde.

Les crises économiques, sociales, politiques, environnementales actuelles sont aussi des crises spatiales dont chaque homme peut mesurer l'importance. Les inégalités sociales s'accompagnent bien souvent d'inégalités spatiales. Penser les espaces des crises peut éclairer les pratiques de chaque individu.

 

st tropez etat major

le golfe de St Tropez (nommé golfe de Grimaud sur les cartes d'etat -Major de la fin du XIX°s : Source Geoportail.

 

La géographie : une compréhension du monde. Aux logiques politico-économiques se combine une logique financière qui entraînera sans nul doute une diminution accentuée des postes offerts aux concours du Capes et de l'agrégation de géographie, et un oubli de la géographie comme science sociale permettant d'entrer dans le monde par l'espace et le territoire, un oubli de l'apport de la géographie à la compréhension du monde. Initiée pendant l'Antiquité, construite et enseignée depuis le XIXe siècle, la géographie s'est largement renouvelée comme science sociale à la fin du XXe, stimulant ainsi l'évolution des programmes et des manuels scolaires au collège comme au lycée. En classes de première et terminale, quelle que soit la filière, elle offre aux élèves une source de réflexion indispensable pour instruire leur relation à l'autre et à l'ailleurs, leur relation au monde.

 

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les fresques du PLM à la Gare de Lyon à Paris

 

 

C'est par la combinaison de l'approche historique permettant de se situer dans le temps et de l'approche géographique permettant de jouer avec l'espace, que chaque élève, devenu citoyen sera un acteur conscient dans le monde futur.

Avec les autres sciences sociales et humaines, la géographie n'est pas seulement une discipline enseignée ; par la diversité de ses recherches, elle propose une large palette d'études dans l'enseignement supérieur et une grande variété de débouchés professionnels.

Elle n'a donc nul besoin d'être invoquée comme une déesse au secours de visions du monde d'un autre âge ; elle n'a pas à être diminuée comme la petite syllabe "géo" qu'on défend peu et que l'on cache presque derrière l'histoire.

 

La géographie participe à l'invention du monde.

 

Patrick Picouet, professeur, géographe à l'université de Lille-I

 

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Le FIG de St Dié des Vosges regroupe les géographes chaque année à l'automne.

 

Réactions des lecteurs du Monde :

  • Nicotine 04/10/11 - 19h14

 "Que chaque élève, devenu citoyen sera un acteur conscient dans le monde futur" est un concept dangereux. Les notables considèrent que la population est une bande d'imbéciles. Se prendre pour un citoyen est dangereux car amène à s'opposer à ces notables qui ne le supportent absolument pas. Il en résulte une grande frustration néfaste à tous. Répondre


  • ANNABELLE 04/10/11 - 12h22

 Comment comprendre l'histoire si on n'a pas ou peu de notion avancée en géographie...??? Merci pour cet article. Dans le même ordre d'idée, pourquoi n'a t-on que 2 heures d'anglais par semaine en Terminale ES...??? Dans le monde actuel et vu ce que l'on nous demande pour rentrer dans les écoles post-bac, (Anglais éliminatoire) c'est criminel...!!! Ce qui signifie l'obligation de faire des prépas très chères, des stages de langue, comment font les gens qui ont pas ou peu de moyens...??? Répondre


  • aberrant 04/10/11 - 12h19

 C'est une évidence : il n'y a pas d'histoire sans géographie ! Et c'est une aberration que d'organiser la disparition de la géographie dans l'enseignement secondaire. Mais les responsables du ministère de l'Educ Nat sont-ils à une aberration près ? Répondre


  • Hakuchi 04/10/11 - 12h15

 A peine besoin de bachoter. D'après mes souvenirs, en Terminale, il y a déjà une quinzaine d'années, on s'en tirait très honnêtement avec un plan se déroulant selon un canevas immuable: I- Manifestations. II- Facteurs. III- Limites. Conclusion: "un phénomène contrasté, signe de mutation, et qui peine à trouver sa solution" + deux phrases d' "ouverture". Quelques faits et chiffres, quand même, et la lecture d'un quotidien une fois par semaine. Ca suffisait largement. Répondre


  • Hum_Hum 04/10/11 - 11h58

 Et pourtant, "un pays a l'histoire de sa géographie"... Mais dans mes souvenirs scolaires, la discipline faisait une trop large place au descriptif de pays (dont certains comme l'URSS ou la Yougoslavie ont depuis lors disparu ! ou ont énormément changé comme le Brésil). Il faut parler davantage de la géologie, de l'environnement et de l'économie, à des échelles diverses, du continent aux quartiers urbains. J'ai découvert plus tard la richesse de cette discipline. Répondre


  • christian l. 04/10/11 - 11h56

 Depuis quelques décennies, la géographie est à la remorque des sciences sociales,après avoir donné dans l'économie descriptive,elle a voulu se sociologiser, puis s'écologiser cherchant à coller à la dernière mode.On se demande ce qu'elle apporte , d'autant plus que, elle a renoncé à faire mémoriser les repères spatiaux si utiles lorsque l'on écoute les informations. Répondre


  • National Geographic 04/10/11 - 11h55

 La géographie, combien de leçons ? Trois, deux ? Si on introduit des vrais leçons oui. Énergies, exploitation hydrique, Montagnes contre vallées. Communautés végétales inter-adaptatives, Équilibre des espèces. Ethnologie. Répondre


 Analyse intéressante ! On peut observer la même tendance en Allemagne, ou la géographie disparait de plus en plus de l'enseignement secondaire et ou les Institut de Géographie dans les Universités disparaissaient de plus en plus. Mais rétrécir la géographie a une science sociale, la je ne suis pas d'accord. La géographie est aussi bien science naturelle que science humaine, au moins dans l'approche géographique holistique si cher à Carl Troll ! Répondre


  • Alexandre Faulx-Briole 04/10/11 - 10h28

 (suite) Sans enseignement de la Géographie, puis de l'Histoire, des langues anciennes qui ont fait le Français, notre Education Nationale fabrique des ignares, des ignorants, des imbéciles. Apprendre la Géographie est aussi utile que le calcul et la lecture, il ne faudrait pas l'oublier. Mais il ne faut pas non plus affubler la Géographie d'oripeaux pseudo socilogico-poltico-quelque chose. Répondre


  • Alexandre Faulx-Briole 04/10/11 - 10h26

 Je ne suis pas sûr que la géographie doive être ramenée à une seule science sociale ou à la géographie politique. La géographie est l'outil indispensable pour comprendre comment la Terre est faite, comment les pays et les peuples sont répartis sur la Terre, pourquoi il fait plus froid à Montréal qu'à Paris à peu près à la même latitude, pourquoi les canaux de Suez et de Panama sont utiles, ... (suite =>) Répondre


  • Caroline Jouneau-Sion 04/10/11 - 09h51

 Ben Patrick ? Qu'est-ce que tu racontes ? J'enseigne maintenant au lycée la géographie (merci de me l'avoir enseignée, puis de m'avoir appris à l'enseigner) et mes collègues et moi-même, sans exception, enseignons la géographie autant que l'histoire, si si ! Peut-être l'enseignerait-on mieux si on pouvait bénéficier de davantage de formation mais on lit, on s'auto-forme ou se co-forme, et on l'enseigne ! Répondre


  • étonné 04/10/11 - 23h00

 Les professeurs qui font autant d histoire que de géographie ( et donc qui respectent les programmes) sont minoritaires, c'est un fait.


  • Cartograf 04/10/11 - 09h47

 Avant de participer à "l'invention du monde", la géographie participe surtout à la compréhension du monde. Son abandon progressif est en effet une source d'inquiétude. Mais pour limiter le déclin de la géographie, il serait déjà bon que les professeurs titulaires du Capes ne proviennent pas à 90% de la fillière Histoire, et accordent eux-mêmes plus d'estime à la géographie, à laquelle ils n'entendent souvent pas grand chose. Répondre


  • A 04/10/11 - 09h30

 C'est quoi le problème ? "la "Quasi-disparition" dans les classes scientifiques ? La belle affaire ! Comme s'il n'y avait que celle-là. Raison de plus pour proposer des grilles de lecture et des outils aux enseignants d'économie, de gestion, de SES, des filières plus ouvertes sur le monde : ES, l'enseignement techno et professionnel qui ne demandent que ça plutôt que des lamentations.

 

"Mais où est donc passée la France ?"

Rédigé par François Arnal

Publié dans #geofac

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