la nature dans la ville (géographie urbaine)

Publié le 7 Mai 2013

la nature dans la ville (géographie urbaine)

« Se donner comme objet de recherche la nature dans la ville aboutit en définitive à casser l’idée habituelle de « ville », à en renouveler profondément la définition. En effet ce qui importe est de confronter les deux approches précédemment décrites, celle d’une objectivation de la naturalité des lieux urbains, celle de la subjectivité des cultures de la nature de chaque citadin ».

Repenser la nature dans la ville : un enjeu pour la géographie Nicole MATHIEU FIG St Dié des Vosges 1999

Longtemps associée à la campagne, la nature fait aussi partie de la ville. Les urbains sont majoritaires dans le monde et l’idée qu’ils se font de la nature est souvent forgée par sa présence (ou son absence dans la ville).

La nature en ville, ce n’est pas seulement l’arbre d’alignement ou la mauvaise herbe vagabonde le long des rues ou la fleur dans les parterres ou dans les parcs, c’est aussi la faune domestique ou sauvage. C’est également la méconnaissance des mécanismes ou des caprices de la nature qui conduit aux catastrophes dites « naturelles ».

De plus en plus la présence de la biodiversité urbaine est reconnue et recherchée dans une perspective de développement durable.

Quels sont les enjeux de l’interaction nature-ville, quelle est la place des jardins, du végétal dans la ville d’aujourd’hui ? Pourquoi les urbains réclament ils plus de nature pour leur ville et leurs quartiers ? Quelle est la place de la nature dans le ville durable ?

Cabanes de jardins familiaux présentées lors de la biennale du Design de St-Etienne (photo F Arnal 2013)

Cabanes de jardins familiaux présentées lors de la biennale du Design de St-Etienne (photo F Arnal 2013)

I La présence de la nature dans la ville :

La ville renvoie à l’image de l’artifice, de la maîtrise technique et industrielle qui se traduit dans le paysage par la domination du béton, du goudron, du verre ou de l’acier. La ville est associée de plus en plus aux nuisances urbaines que sont les pollutions de l’air, le bruit, la laideur des délaissés.

Sauvage ou domestiquée, la nature est cependant présente partout en ville à travers l’eau, la végétation ou la faune (de la blatte jusqu’aux animaux des zoos, en passant par le simple moineau).

Pour les citadins, la nature est dans la campagne, les forêts, la montagne ou le littoral. Elle est associée à l’idée du sauvage, de la virginité édénique et pourtant de Central Park (New York) au jardin du Luxembourg (Paris), de Curitiba (Brésil) aux bulles exotiques des parcs aquatiques du Japon, la nature (ou sa mise en scène) est bien présente.

Les activités humaines ont transformé l’environnement urbain créant un écosystème nouveau dans lequel pourtant les mêmes règles s’appliquent.

La question de la nature dans la ville n’est pas seulement esthétique, hygiénique ou affective (les chants d’oiseaux, les odeurs des fleurs) elle aussi liée à des processus naturels comme la pluie, la neige, le vent, l’orage.

Les jardins partagés de Marseille et le nouveau projet de parc dans le cadre d'Euroméditerranée.Les jardins partagés de Marseille et le nouveau projet de parc dans le cadre d'Euroméditerranée.

Les jardins partagés de Marseille et le nouveau projet de parc dans le cadre d'Euroméditerranée.

II Les écosytèmes urbains :

Si l’on prend le cas du climat, on se rend compte que la ville modifie les données naturelles. Un îlot de chaleur, une perturbation de la circulation de l’air ou encore l’imperméabilisation des sols peuvent déclencher des processus d’inondation, de tornade ou des orages violents au cœur des métropoles. L’architecte ou le bâtisseur ont trop longtemps négligé ou oublié l’adaptation des constructions au climat ; trop peu de plans d’urbanisme, de projets architecturaux intègrent les données bioclimatiques. Si les constructions traditionnelles des villes méditerranéennes ou arabes prenaient le facteur ensoleillement en compte, les villes modernes avec leurs façades vitrées et leur climatisation forcée ont oublié quelques principes de l’architecture traditionnelle qui assurait une ventilation ou un ombrage naturels.

Les toits végétalisés se développent, ils permettent de limiter cet îlot de chaleur urbain, de filtrer ou des retenir les eaux de pluie, de réguler les températures des bâtiments. Les toits végétalisés pourraient améliorer la qualité de l'air dans les villes. Une étude conduite à Manchester montre que si les toits du centre-ville étaient couverts de sedum - une petite plante grasse qui constitue actuellement la star des toits verts, ils pourraient piéger chaque année pas moins de 210 kg de particules fines (PM10). (Source http://www.lefigaro.fr/environnement/2012/10/05/01029-20121005ARTFIG00610-des-toits-vegetalises-contre-la-pollution.php).

La maîtrise des eaux usées dans le projet de l'Ile Seguin Rives de Seine (Boulogne Billancourt) sur les friches industrielles de Renault Photo F Arnal 2011
La maîtrise des eaux usées dans le projet de l'Ile Seguin Rives de Seine (Boulogne Billancourt) sur les friches industrielles de Renault Photo F Arnal 2011La maîtrise des eaux usées dans le projet de l'Ile Seguin Rives de Seine (Boulogne Billancourt) sur les friches industrielles de Renault Photo F Arnal 2011

La maîtrise des eaux usées dans le projet de l'Ile Seguin Rives de Seine (Boulogne Billancourt) sur les friches industrielles de Renault Photo F Arnal 2011

En ce qui concerne la rétention d'eau, un toit végétal va tout simplement reproduire ce que fait la nature dans nos campagnes - absorber l'eau par infiltration dans le substrat, la couche drainante et les végétaux. Le milieu urbain se caractérise de plus en plus par une forte imperméabilisation des surfaces - toitures mais aussi routes, parkings, trottoirs, etc .... L'une des principales conséquences de ce "bétonnage" est une très importante augmentation des volumes d'eaux de ruissellement. Le taux passe d'environ 10% en zone rurale à 45-70% en zone urbanisée ! Le risque d'inondations est fortement accentué !

L’écoulement des eaux dans la ville est un autre exemple d’artificialisation des faits de nature. Et pourtant la ville contemporaine ne peut négliger son cours d’eau qui la traverse, ne peut ignorer que cette eau à la sortie de la ville doit être restituée dans sa pureté, que ses berges doivent retrouver aujourd’hui un peu de nature pour des raisons de sécurité (les crues amorties par des zones naturelles de débordement en amont de la ville) ou pour des raisons culturelles (renouer avec le lien du fleuve pour les activités de loisirs. Les berges du Rhône à Lyon ont été réhabilitées et ont retrouvé une partie de leur aspect sauvage).

Les rives du Lez dans le nouveau quartier Antigone à Montpellier. Le risque de crue oblige les aménageurs à prévoir des rives rehaussées et bétonnées.

Les rives du Lez dans le nouveau quartier Antigone à Montpellier. Le risque de crue oblige les aménageurs à prévoir des rives rehaussées et bétonnées.

La faune en ville en est une autre illustration : que faire des pigeons, des étourneaux en surnombre, des goélands qui salissent la ville de leurs excréments. Le rat, la mouche ou la guêpe doivent ils être chassés de la cité ?

Pourquoi accepte t-on plus facilement la mésange, l’écureuil ou le renard que d’autre animaux dénommés à tord « nuisibles ».

Un minimum de connaissance de la nature et de ses règles nécessite l’existence d’une biodiversité au cœur de la ville.

La biodiversité urbaine dépasse parfois celle des campagnes cultivées alentour. La ville peut devenir paradoxalement un lieu de refuge, les apiculteurs installent des ruches dans les jardins ou parcs urbains car il y a moins de pesticides que dans les zones d’agriculture intensive.

La commune de Zürich possède ainsi plus de 100 espèces de fleurs et de fougères rares et menacées. Les friches urbaines, les places recouvertes de gravier sont des riches biotopes. Les délaissés urbains (terrains vagues, friches urbaines, bordure, d’autoroutes…) sont des niches biologiques méconnues et précieuses colonisées par un flore indigène ou mondiale assurant ainsi un brassage planétaire et donant naissance à un tiers paysage (Gilles Clément).

le jardin de l'ENS de Lyon réalisé par Gilles Clément sur le principe du Jardin en Mouvement et du Jardin Naturel.

le jardin de l'ENS de Lyon réalisé par Gilles Clément sur le principe du Jardin en Mouvement et du Jardin Naturel.

III Pour une nature réinventée : nature et ville durable, un projet urbain qui se développe :

Le regard porté sur la nature change en fonction des sociétés et des idéologies dominantes. Au XVII° siècle, la nature doit être domestiquée, ordonnée, hiérarchisée, le jardin « à la française » en est le témoignage il servira de modèle à l’Europe entière. Parti de l’Italie baroque codifié par des grands maîtres comme Le Nôtre (Jardin des Tuileries et promenade des Champs-Elysées), il se développera avec ses parterres, ses topiaires (arbres ou arbustes taillés) ses allées et ses jets d’eau.

Un autre modèle dit « anglais » laissera plus de place à la nature ou plus exactement à l’idée que l’on s’en fait. Celle ci est reconstituée dans la rivière Serpentine (Londres), dans les lacs du bois de Boulogne ou dans les forêts reconstitués des cimetières paysagers des villes étatsuniennes.

Avec la modernité architecturale la nature prend le nom « d’espace vert » et les espoirs de la Charte d’Athènes donnent de piteux exemples dans les cités HLM des périphéries urbaines.

Ce n’est qu’à la fin du XX ° siècle que de nouveaux parcs urbains voient le jour avec des paysagistes comme Gilles Clément (le Jardin en Mouvement du Parc André Citroën, le Parc Euralille ou le jardin de l’ENS de Lyon), Alexandre Chemetoff (jardin de bambous au Parc de la Villette), Michel Courajoud, grand prix national de l'urbanisme et du paysage (Parc Musée du puits Couriot à St-Etienne) ou encore Michel Desvignes (, quartier de la Confluence à Lyon, Réaménagement du Vieux-Port de Marseille, avec l'architecte Norman Foster.). Ils souhaitent repartir sur une conception plus large du « paysagisme », plus citoyenne, on leur confie le soin de recoudre le tissu urbain parfois dégradé. Ils veulent redonner place au « jardin naturel » comme Michel Desvignes (Grand Prix de l'urbanisme en 2011) sur les berges de la Saône à Lyon.

Les quais de Saône à Lyon (photo F Arnal)

Les quais de Saône à Lyon (photo F Arnal)

Ce retour à la nature et à ses rythmes marque actuellement la politique de gestion durable des espaces verts. On recycle les feuilles mortes en les compostant, on ne traite plus inconsidérément avec des pesticides, on respecte un peu plus les cycles de la nature, on réduit les arrosages, les tontes et on laisse quelques espaces dit « sauvages » même si ces prairies fleuries restent toujours l’œuvre d’un jardinier qui sélectionne, plante et entretient ces espaces.

Sur les 70 000 tonnes de pesticides utilisés chaque année en France, 10% concernent le monde non-agricole, comme les collectivités territoriales ou les particuliers... En 2005, Saint-Etienne a fait un état des lieux et constaté que la commune polluait 18 millions de m 3 d’eau, soit 4 500 kilomètres de rivières.

De ce constat sont nées des pratiques nouvelles (suppression des produits phytosanitaires pour les espaces verts notamment). En partenariat avec la CROPPP (Cellule régionale d’observation et de prévention des pollutions par les pesticides en Rhône-Alpes), la FRAPNA (Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature) et Saint-Etienne Métropole, la ville de St Etienne ou de St Genest-Lerpt (Loire) s’engagent en faveur de la réduction des pesticides, en adhérant à la charte régionale d’entretien des espaces publics « Objectif zéro pesticide dans nos villes et villages ».

L’objectif est d’arriver à la suppression totale des pesticides dans un délai de 5 ans. Les objectifs visés concernent des enjeux à la fois sanitaires et environnementaux, comme la protection de la santé, la préservation et la reconquête de la qualité des eaux.

Dans les parcs et jardins urbains, la nouvelle orientation est placée sous le signe de l’environnement et du développement durable. Les enjeux liés à la défense de l’environnement en milieu urbain sont abordés dans différents sites de la ville et déclinés tout au long de l’année pour sensibiliser petits et grands à l’écologie urbaine. Les services espace verts des villes utilisent, par exemple, la méthode préventive du paillage pour ses massifs, prévenant ainsi le développement des herbes spontanées et le dessèchement des sols, les désherbages thermique et manuel, mais aussi l’introduction d’insectes dits auxiliaires dans les serres municipales, qui se nourrissent d’insectes nuisibles pour les plantes et qui évite le recours aux produits phytosanitaires.

la nature dans la ville (géographie urbaine)

Parfois l’appropriation de la nature et la reconquête des friches et des délaissés passe par la rebellion jardinière (« gardenning guerrilla » née dans les pays anglo saxons) qui consiste à semer des graines de fleurs ou de légumes un peu partout.

Les jardins familiaux (appelés jadis « jardins ouvriers » sont très demandés ,certaines villes comme St-Etienne en ont conservé de très nombreux sur leurs périphéries. Ils font partie du paysage urbain avec leurs cabanes hétéroclites et sont des lieux de convivialité , de partage ou d’insertion.

Depuis les années 2000, de plus en plus de citadins cherchent à produire leurs propres fruits et légumes dans des jardins associatifs urbains. Dans toutes les grandes villes des pays industrialisés, les jardins associatifs poussent comme des champignons. Paris en est un bon exemple : si en 2003 on comptait 5 jardins partagés, en 2013 on en compte déjà 80. Mais n’importe quelle friche n’est pas cultivable. Le fait de cultiver dans un espace pollué a-t-il un impact sur la qualité du produit, sur la santé du consommateur ? On manque de recul pour l’instant.

La montée d’une conscience écologique et environnementale dans les populations urbaines fait que les fêtes des jardins sont toujours un réel succès. Chacun veut fleurir son balcon ou sa terrasse. La balade au parc ou au square sera toujours un grand classique de l’urbanité. En vingt ans Paris s’est enrichi de 171 parcs et îlots de verdure. Madrid avec ses 60 000 ha d’espaces verts arrive en tête suivi de Berlin , Londres ou Rome. Les grandes agglomérations possèdent à leur porte des Parcs naturels régionaux. L’Île de France en possède quatre, Lyon peut compter sur le Parc Naturel Régional du Pilat et Marseille sur les Calanques (dernier Parc National créé et implanté dans sa commune).

Les jardins familiaux de St Etienne (photo F Arnal) depuis le Mont Salson vers le quartier de Cöte Chaude.

Les jardins familiaux de St Etienne (photo F Arnal) depuis le Mont Salson vers le quartier de Cöte Chaude.

Quel avenir pour une ville durable ?

Le devenir de la nature dans la ville cependant doit être analysé avec un oeil critique : que penser de la forêt de la Bibliothèque François Mitterrand interdite d’accès, des pelouses pentues du POPB (Palais Omnisport de Paris Bercy) ? Va t-on vers une confiscation de la nature par une élite vivant dans des ghettos surprotégés derrière les grilles de leur jardin comme c’est le cas en Afrique du Sud ou aux Etats-unis ? L’eau des pelouses manquera t-elle dans la ville du futur ? Doit–on, comme le font certains habitants de la Californie, remplacer le gazon anglais par le jardin de graminées et de succulentes (plantes grasses) moins gourmandes en eau, en tontes, et en produits phytosanitaires ?

Il faudra veiller à garantir aux citoyens le libre accès à ces espaces naturels et développer les jardins solidaires (ou jardins partagés) qui ne sont que les héritiers des jardins ouvriers (ou familiaux du XIX° siècle). Si la nature n’habite plus la ville, les urbains iront la chercher de plus en plus loin et l’étalement urbain continuera.

Les objets de nature en ville fournissent nombre de services à la société dont les bénéfices s’expriment en des termes tout à la fois écologiques, socio-économiques, culturels, voire spirituels. Habiter la ville passe par une subjectivité, un bien-être, un topophilie. Cette multifonctionnalité invite les chercheurs et les gestionnaires à penser les espaces et les ressources dans le cadre d’une approche intégrée et durable.

la nature dans la ville (géographie urbaine)

Pour aller plus loin

  • Y a-t-il de la nature en ville ? Café Géo à Bruxelles, au Kan’h (05/05/04)

http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=331

  • La nature en ville : l’improbable biodiversité

Paul Arnould, Yves-François Le Lay, Géographie, économie, société 2011, 13

  • L'écologie urbaine entre science et urbanisme

Cyria Emelianoff lien Quaderni lien Année 2000 lien Volume 43 lien Numéro 43

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/quad_0987-1381_2000_num_43_1_1474

  • La Nature ? Un concept bien complexe pour le géographe !

(Réflexions d’après une thèse de géographie) Jean-Pierre Renard

http://tem.revues.org/1646

  • Le site officiel de Gilles Clément http://www.gillesclement.com/
  • La présentation du Jardin de l’ENS de Lyon (le Juste Jardin) http://ahahh.blog.lemonde.fr/2012/07/12/le-juste-jardin-le-livre-sur-le-jardin-de-lenslsh-de-lyon-est-paru/

Paul Arnould, David Gauthier, Yves-François Le Lay, Michel Salmeron

Préface de Gilles Clément, Olivier Faron

La ville de Montpellier a opté pour le jardin naturel.

La ville de Montpellier a opté pour le jardin naturel.

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François Arnal 07/05/2013

a compléter par http://www.metropolitiques.eu/Nature-s-en-ville.html