Les barques de la plage de Sant’Alessio Siculo par Margot

Publié le 12 Juillet 2011

Carte postale géographique

    Les barques de la plage de Sant’Alessio Siculo (Sicilia)

 

barques Jouffrey    Photo Margot Jouffrey Juin 2011     



    On pourrait presque imaginer Gainsbourg fredonner un petit air… « Sous le soleil exactement », c’est là que se situe la plage de Sant’Alessio Siculo, petite ville de la province de Messine, au nord-est de la Sicile. Celle-ci s’étire le long de la côte de la mer Ionienne, et, modeste, ne présente pas, à première vue, un intérêt mirobolant en comparaison de tout ce que nous avons vu en Sicile jusque-là (pas de trace d’un cœur historique incontournable, ni d’un urbanisme particulièrement élaboré). Les maisons se succèdent, petits blocs de bétons parfois colorés, comme partout en Sicile et dans le sud de l’Italie. Une route un peu monotone, insignifiante même, suit la côte en ligne droite sur des kilomètres, et par temps clair on devine les terres de la métropole italienne, celles de la Calabre. Une petite ville sans histoire, dont nous n’allions fréquenter que l’hôtel et la plage, voilà comment j’ai perçu Sant’Alessio Siculo au moment de descendre du car. Et pourtant, en retrait mesuré des lieux touristiques que nous visitions assidument, cet endroit réservait quelque chose de vraiment nouveau, et même d’inespéré.

    La première fois que nous descendîmes à la plage, outre le bleu de la mer effleurant celui du ciel, outre les nuances de gris et de blanc crées par l’accumulation des galets, ce furent des couleurs bien plus vives qui attirèrent mon regard. Des barques en bois parsemaient la plage, petits objets disséminés dont la peinture, bien qu’elle eut pu paraitre criarde, se fondait parfaitement dans le paysage. Elles étaient là,  toutes alignées sans corde et sans cadenas, à un emplacement qui devait être issu d’une tradition. Elles étaient toutes tournées vers la mer et semblaient attendre que quelque chose se produise, qu’un mouvement vienne troubler leur situation trop stoïque. Du haut de la route qui surplombait la plage on pouvait contempler l’infini de la mer, et au moment où le jour commençait à baisser, ces barques apparaissaient tout à coup comme une invitation au voyage. Ce qui était frappant, c’était l’opposition entre cette petite ville pensée, calibrée, où tout semblait suivre une direction préétablie, et entre l’aventure, l’inconnu vers lesquels ces petites barques pouvaient conduire dans l’immensité de la mer, là juste devant nous. Rester là sur la plage en devenait presque frustrant. Il y avait en réalité un réel décalage, qui est visible aussi sur la photo, entre les constructions modernes, qu’elles soient touristiques ou simplement destinées aux habitants de la ville, et ces barques qui peuvent presque paraitre anachroniques et désuètes. Quoiqu’il en fut, elles témoignaient d’une certaine continuité, d’un héritage de savoir-faire et de techniques, et contrastaient avec les bâtisses toutes construites sur le même modèle, car ces barques étaient toutes uniques.

Certes, après toutes ces journées passées à contempler, fascinés, des constructions monumentales, des héritages exceptionnels de l’Histoire et des blocs de pierres qui semblaient ancrés dans le sol pour des générations encore, il était évident que ces petites barques ne faisaient pas le poids. Elles ne présentaient a priori aucun intérêt. Mais c’est justement ça qui m’attirait, c’était leur simplicité, leur humilité même. J’ignorais si elles servaient encore, ou si elles n’étaient pas tout bonnement là pour « décorer ».  Le soir même nous eûmes la réponse.

 

 

 

Car au moment où la nuit tombe, l’atmosphère Sicilienne change, les hommes quittent le rythme ralenti qu’ils avaient adopté sous la chaleur écrasante de l’après-midi et des activités nouvelles trouvent leur place, invisibles durant la journée. Et pour n’en citer qu’une, la pêche ! En effet, passées les dix heures du soir, lorsqu’il n’y a plus sur la plage que des hypokhâgneux, on peut entendre le son d’une guitare, ou le léger fracas d’un cairn qui s’écroule.

Sous les étoiles on ne distingue plus la mer, qui devient une masse noire un peu impressionnante, mais en maximisant les capacités de nos fonctions auditives on peut tout de même percevoir des bruits nouveaux. Le flic-flac des rames sur l’eau est un son unique, entre l’eau et l’air, qui ne s’oublie pas et qu’on reconnait tout de suite. Sans pouvoir en distinguer vraiment les détails, je savais qu’une barque s’approchait du rivage. Deux hommes, un d’âge mur et l’autre plus jeune, manœuvraient tranquillement leur embarcation jusqu’à l’amener au rivage. C’était une des barques de la plage, qu’il fallait maintenant faire glisser sur des palettes jusqu’en haut en les décalant à chaque fois. Opération simple mais lourde, qui se fit tout naturellement, intervention française inclue (merci Monsieur Arnal). Le plus jeune des deux hommes parlait un peu français, la rencontre entre autochtones et étrangers allait se faire sous le signe du poisson (mais comme je n’y connaissais rien, ça a vite tourné à la simple traduction des noms des-dits poissons).


poissons

photo F Arnal  2011


    Pêche miraculeuse ! Car outre les espèces toutes aussi ragoutantes les unes que les autres qui emplissaient le seau de ces pêcheurs, cet instant était marqué par une toute autre richesse : un échange et une entraide à l’image des barques, simples et authentiques. Ça n’était pas surfait, on quittait un peu nos habits de touristes pour entrer en contact avec ce qui fait vraiment l’essence d’un pays : ses habitants. Cet épisode s’est déroulé très rapidement, mais pour moi il compte pourtant autant qu’une heure passée sur un site historique, parce qu’une forme de « distance » était ici réduite.

Finalement quand on est un touriste piétinant les allées dallées des sites antiques, on est un peu le membre d’un troupeau, le temps d’une photo et hop on est parti, il y a dans le tourisme une forme d’anonymat liée peut-être au fait que l’on « consomme » des lieux sans vraiment les vivre. Il s’agit d’aller dans les endroits définis comme « incontournables », mais cette préconception peut s’avérer réductrice dans la mesure où elle exclut de fait toute une partie d’un territoire, jugée dès lors moins importante que ces lieux en question. Mais ici ces petites barques sans prétention ont quelque part crée un lien, même très éphémère, grâce auquel on a vraiment pu entrer en relation avec les hommes.

 

barque

photo F Arnal  2011

 

Ce genre d’expérience donne envie de retourner, et de prendre le temps, outre les visites culturelles, de s’imprégner des ambiances, des us et coutumes des populations, et enfin, d’aller à la rencontre des hommes, pour se lancer qui sait, à l’aventure, à bord d’une barque pourquoi pas. Car si les paysages peuvent constituer un pôle d’attraction non négligeable au sein d’un pays, on ne peut faire abstraction des actions anthropiques qui se multiplient absolument partout : si cela peut parfois s’avérer regrettable, la dimension humaine au sens propre, est, parfois, aussi enrichissante et essentielle que le cadre alentour.

 

Margot J. Juin 2011.

HK42 (hypokhâgne Fauriel)

D'autres photos ici.

Rédigé par François Arnal

Publié dans #cartes postales géographiques

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